Sagas familiales : 22 – Les Bernollin pères et fils, peintres et plaquistes

Deux, trois, quatre générations et parfois plus encore. Le monde du BTP regorge d’histoires familiales où le mot transmission est écrit en lettres capitales. Transmission de valeurs, de savoir-faire, de l’art de construire tout simplement, synonyme de don de soi, de sens et de fierté. L’exemple, l’exemplarité des parents artisans ou patrons de TPE, PME voire ETI, est le levier d’engagements qui méritent que l’on s’y attarde.
À la fédération BTP Rhône, les sagas familiales de certains adhérents sont connues, d’autres moins. Nous avons donc décidé de vous les présenter.

Christophe Bernollin : « Nous savons nous adapter à toute taille de chantier, c’est la force de notre entreprise »

Bernollin… Oui, ce nom est connu et reconnu dans la famille du BTP du Rhône puisque Christophe préside depuis 2021 la Chambre des Métiers et de l’Artisanat, qu’il a rejointe dès 2010.
Mais Bernollin, c’est aussi, et peut-être avant tout, Bernollin et Cie, une entreprise de plâtrerie, peinture et isolation, dont le siège est à Saint-Georges-de-Reneins, dans le Beaujolais, alors que les ateliers-bureaux sont à Odenas, au milieu des vignes du Mont Brouilly.
Le président Christophe Bernollin est le quatrième du nom à diriger l’entreprise familiale, créée en 1924 par son arrière-grand-père Marius à Saint-Étienne-des-Oullières, non loin de Saint-Georges et d’Odenas, dans le périmètre familial.
Et la cinquième génération s’y prépare, déjà présente avec les deux fils jumeaux de Christophe et de son épouse Karine, elle aussi travaille dans l’entreprise, Enzo et Matteo, qui ont rejoint le métier et la famille après d’autres aventures.
Bernollin et Cie compte aujourd’hui huit salariés pour une activité qui se partage entre les travaux de peinture, la pose de plaques de plâtre en grande majorité pour les particuliers, l’entretien pour les collectivités, des aménagements de bureaux chez des industriels de Villefranche ou Belleville, la peinture de bardages, de façades…
« À 80 % nos clients sont des particuliers, avec tout type de taille de chantier, allant de la rénovation complète d’un château à la simple salle de bains. Cette adaptabilité à toute taille de chantier, c’est notre spécificité et la force de notre entreprise », souligne Christophe.

Marius, le boucher devient peintre

Mais revenons à Marius. Fils d’un paysan de Saint-Romain-des-Îles, à 15 km de Mâcon, il monte à Paris après avoir combattu pendant la Première Guerre mondiale, avec pour bagage une formation de boucher… Mais il ne déniche qu’une place de peintre.

La saga peut commencer.
Marius ne traîne pas à Paris. Le temps de rencontrer sa « Bretonne » qui faisait des ménages, d’apprendre le métier, peinture et plâtre, il retourne vite chez ses parents, à Saint-Romain, travaille chez un artisan de Saint-Étienne-des-Oullières, et s’installe à son nom quand son patron prend sa retraite. La première enseigne « Bernollin » date de 1924 ; Marius, son ouvrier et sa remorque à bras font partie du paysage de la commune, où il ne manque pas de travail.
Henri, son seul fils, naît en 1927. À quatorze ans, certificat d’études en poche, et malgré la Seconde Guerre mondiale, il file sur les chantiers avec Marius. Chacun fait de la résistance à sa manière. Marqué par 14-18, Marius brandit à sa fenêtre des drapeaux français chipés à la mairie un 14 juillet… juste en face d’une maison occupée par les Allemands.
Henri, lui, rejoint la résistance à Beaujeu en trichant sur son âge.
Père et fils vont travailler côte à côte six jours sur sept, avec tout de même quelques heures passées à la pêche en bord de Saône ou ailleurs. À l’époque, l’artisan travaillait beaucoup, mais avait le temps de vivre puisqu’il n’avait ni télé, ni portable, ni paperasserie, ni d’autres loisirs que les copains et le café du dimanche, et bien sûr pas de vacances…

La révolution du placo

En 1960, quand Henri prend officiellement les rênes de l’entreprise, Bernollin et Cie compte déjà sept ou huit salariés. Les chantiers sortent un peu de Saint-Étienne, les engins sont motorisés, mais l’essentiel de l’activité demeure à deux pas du village.
En 1960, Jean-Marc, fils d’Henri et père de Christophe, a dix ans. Quatre ans plus tard, comme son père, il entre en apprentissage. Et heureusement qu’il n’a pas traîné en route, si l’on peut dire, il est parti un an à Bruxelles étudier le faux bois et le faux marbre, car en 1970, Henri doit être opéré d’un angiome au cerveau qui le met sur la touche une bonne année.
À 20 ans, Jean-Marc, aidé de sa maman, doit donc gérer l’entreprise Bernollin : les devis, les factures, l’approvisionnement, les chantiers, la relation-client…
Henri rentre enfin ; le métier évolue, les briques et le plâtre sont remplacés par le « placo », une révolution.
« Mon premier chantier, je m’en souviens très bien, c’était en 1986, j’ai appris le décès de Coluche à la radio, on en avait toujours une avec nous », note Christophe, qui avait passé son CAP de plâtrier-peintre. « On venait d’acheter nos premières visseuses pour le placo. » Lui aussi se forme : faux bois, faux marbre, et puis revêtement de sols souples. Tout ce que leur clientèle, en grande majorité des particuliers, réclame.

Les peintures d’aujourd’hui manquent de charge

À l’époque, la peinture se prépare encore le matin, c’est le job de l’apprenti, avec du blanc de Troie en poudre, de l’huile de lin ou de l’essence de térébenthine, et puis des poudres pour teinter. On tamisait et filtrait. « Ce n’était pas le même produit que nos peintures industrielles d’aujourd’hui », note Christophe. « Quand on peignait un volet, par exemple, la peinture pouvait tenir une vingtaine d’années. Maintenant, il faut la reprendre au bout de sept ou huit ans. Les peintures, à l’eau ou glycéro, sont devenues très diluées et manquent de charge. C’est la conséquence aussi des normes qui interdisent les produits dangereux. »
Dont les fameux COV, les composés organiques volatils, que l’on trouve un peu partout : dans l’ameublement, les rideaux, les moquettes, les matelas… et dans la peinture. Les COV se diffusent dans l’atmosphère d’une habitation pendant six à sept ans.
Si le geste du peintre, lui, n’a pas beaucoup évolué sur quatre générations, le pistolet n’est pas si souvent utilisé, celui du plâtrier, en revanche, a suivi la révolution du placo et du matériel de pose. « Avant, on clouait les plaques de placo sur les poutres ou des tasseaux de bois. Maintenant, on se sert d’un laser pour implanter les cloisons, niveaux, aplombs, équerrages. On a des sortes de goujons Spit pour fixer dans le béton plutôt que de percer, et puis tout est en électroportatif, sans fil… », note Christophe, qui a racheté la moitié de l’entreprise en 1996 et le solde en 2010, quand son père l’a quittée.

La confiance, la confiance, la confiance…

Le métier de dirigeant a changé lui aussi : « les comptes de mon arrière-grand-père figuraient sur un petit cahier, un seul suffisait pour l’année. D’un côté les recettes, de l’autre les dépenses. Aujourd’hui, heureusement qu’il y a l’informatique et les logiciels qui vont avec… Si on devait utiliser un cahier, il nous en faudrait un par semaine, avec toute la paperasse que nous avons. »
Autre grande mutation dans la famille Bernollin : l’atelier et les bureaux ne sont plus dans la maison familiale depuis 2017. Christophe et Karine ont tenu à dissocier les deux endroits, pour favoriser les coupures travail-repos, et ne plus passer « au bureau » sur la table de la salle à manger après les repas, ni être sollicités, dimanche compris, par des clients qui venaient sonner à la porte pour un devis et… un café.
Matteo et Enzo sont en place. Ils savent tout cela pour avoir baigné dans le métier, et dans l’atelier, depuis leurs premiers pas. Ils savent ce qui fait le succès de « Bernollin et Cie », même si la conjoncture est parfois anxiogène, et répètent leurs gammes sur le même tempo que leurs parents.
« Ce qui fait notre différence ? Nombreux sont ceux qui vont peindre un plafond et un mur comme nous, ni moins bien, ni mieux. Ce qui fait la différence, c’est tout ce qui se passe autour : les délais, la tenue du chantier, sa propreté, pas de musique à fond, pas d’incident avec les voisins. Sur la plupart de nos chantiers, les gens sont à leur travail, nous avons les clés, les codes du système d’alarme. Nous établissons vraiment une relation de confiance reconnue dans la région », souligne Christophe.

Mieux qu’une conclusion, un théorème.

À lire dans l’édition du 10 septembre 2026 du Journal du BTP

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