Travaux Publics : « L’entretien, relais d’activité indispensable »
Interview de Pascal Royer, vice-président de BTP Rhône et président de la section Travaux Publics
Après une fin de mandature active, portée notamment par les infrastructures de transport de SYTRAL Mobilités, les Travaux Publics entrent dans une période plus incertaine. Plans de charge discontinus, carnets de commandes en baisse, hausse des coûts et attentisme fragilisent l’activité. Dans ce contexte, la profession appelle à lisser la commande publique et à engager sans attendre l’entretien du patrimoine existant. Voiries, ouvrages d’art, réseaux d’eau potable, assainissement : les besoins sont nombreux, utiles au territoire et immédiatement mobilisables.
Quelle est aujourd’hui la situation des Travaux Publics ?
Nos entreprises se situent dans un temps faible du cycle électoral. C’est toujours une période délicate, car notre activité dépend largement de la commande publique et du calendrier des grands donneurs d’ordres. Cette fois, la situation est d’autant plus sensible que la dernière partie de mandature a été très active, notamment grâce aux infrastructures de transport portées par SYTRAL Mobilités.
L’activité a commencé à décroître avec l’achèvement progressif de plusieurs grands chantiers. Désormais, les difficultés s’accélèrent : plans de charge plus discontinus, carnets de commandes en baisse et visibilité réduite. Or, dans nos métiers, il faut anticiper les équipes, les matériels, les approvisionnements, la sous-traitance, la formation et les investissements.
Localement, plusieurs facteurs se cumulent : hausse des coûts liée au contexte international, attentisme dans le lancement de certaines opérations et recomposition politique au niveau de la Métropole de Lyon. Celle-ci est un acteur majeur pour notre secteur, directement par ses propres investissements, mais aussi indirectement à travers SYTRAL Mobilités. Comme à chaque début de mandat, notre message est simple : il faut lisser la commande publique. Le “stop and go” fragilise les entreprises dans les périodes creuses, puis crée des tensions lorsqu’une masse importante de projets arrive en même temps.
Des métiers sont-ils plus impactés que d’autres ?
Oui. La déconstruction a été la première touchée, sous l’effet direct de la crise de l’immobilier. Les activités de terrassement et de génie civil ont ensuite été concernées, faute de projets d’envergure suffisants pour prendre le relais. Les Canalisateurs ont également été impactés après les travaux de dévoiement de réseaux réalisés dans le cadre des projets de tramways et de BHNS. Leur ralentissement laisse aujourd’hui un vide dans les carnets de commandes.
Désormais, tous les métiers des Travaux Publics subissent progressivement le contexte. Les situations varient selon les entreprises, leur taille et leur spécialité, mais la tendance générale est claire : l’activité se tend et la concurrence sur les prix s’accentue.
À quel relais d’activité peut-on recourir aujourd’hui ?
À ce stade du mandat, il ne s’agit pas de demander la réalisation immédiate des grands projets structurants, qui sont encore à définir politiquement. En revanche, il est impératif que les donneurs d’ordres pensent dès maintenant à l’entretien du patrimoine existant.
C’est un relais d’activité immédiat, utile et nécessaire. Il suffit d’emprunter certaines voiries pour constater leur dégradation. Chaussées, trottoirs, aménagements urbains ou équipements de sécurité doivent être entretenus régulièrement. Reporter ces travaux revient souvent à augmenter la facture future.
Les ouvrages d’art constituent un autre sujet majeur. Les fermetures, restrictions de circulation ou mises sous surveillance de certains ponts montrent que cette question exige une attention constante. Un pont, une passerelle, un mur de soutènement sont parfois regardés trop tard, lorsque leur fragilité devient un problème de sécurité ou de continuité territoriale.
La gestion patrimoniale de l’eau potable est également l’un de nos leitmotivs. Les pertes d’eau dans les réseaux sont devenues un sujet emblématique, dans un contexte où la ressource est de plus en plus précieuse. Il faut renouveler, diagnostiquer, réparer, moderniser. Il faut aussi penser aux réseaux d’assainissement, moins visibles pour le grand public, mais essentiels pour l’environnement et la santé publique.
Quelles sont les conséquences sur l’emploi ?
Pour l’instant, les entreprises tiennent. Elles cherchent à préserver leurs équipes, parce qu’elles savent ce que vaut un compagnon formé, expérimenté et opérationnel. Dans les Travaux Publics, les compétences ne s’improvisent pas. Un chef de chantier, un conducteur d’engins, un canalisateur, un compagnon VRD ou un spécialiste du génie civil acquiert son savoir-faire dans la durée.
Demain, quand l’activité repartira, il faudra des femmes et des hommes compétents sur les chantiers. Recruter et former, cela prend du temps. Une réalité renforcée par la pyramide des âges et par la concurrence d’autres branches professionnelles.
Mais les entreprises ne pourront pas rester durablement en sureffectif si l’équation économique ne se résout pas. Certaines sont déjà confrontées à des chutes d’activité préoccupantes. Il est question de demandes d’activité partielle, aujourd’hui refusées au motif qu’il s’agirait d’une situation conjoncturelle.
Nos entreprises ont aussi réalisé des efforts importants en matière d’insertion sur les projets d’infrastructures du mandat précédent. Ces efforts ne pourront être maintenus que si des marchés sont effectivement lancés.
Allez-vous continuer à embaucher ?
Nos activités sont au cœur des enjeux actuels : l’eau, les énergies, les mobilités, les réseaux, l’adaptation des territoires, la transition écologique. Les Travaux Publics resteront essentiels, parce qu’ils constituent l’infrastructure du quotidien. Derrière un déplacement, une alimentation en eau, un réseau d’assainissement, une piste cyclable, un tramway, une route ou un aménagement urbain, il y a nos entreprises et leurs salariés.
Notre volonté est donc de continuer à embaucher. Mais ces emplois dépendront largement du calendrier de lancement des projets majeurs des futures Programmations Pluriannuelles d’Investissements. Si les projets sont repoussés ou concentrés trop tardivement, les entreprises auront plus de difficultés à maintenir leur effort de recrutement et de formation.
L’évolution des coûts vous impacte-t-elle ?
Très directement. Nous avons d’abord été touchés par la hausse brutale des prix des carburants, qui pèse fortement sur nos chantiers. Nos entreprises utilisent des engins, des camions, du matériel lourd et doivent déplacer des équipes et des matériaux. L’énergie est donc un poste de coût majeur.
Nous subissons aussi la flambée de certaines matières premières et les annonces de hausses tarifaires de fournisseurs. À cela s’ajoute l’inflation générale. Depuis le 1er juin, la hausse du SMIC aura nécessairement une répercussion sur les salaires. En résumé, nous vivons une hausse généralisée comparable, dans ses effets, à celle observée au moment de la guerre en Ukraine. Tous les postes de coût sont touchés : carburants, matériaux, transport, main-d’œuvre, sous-traitance, énergie, assurances.
Quelles sont les incidences sur les entreprises et les marchés ?
Cette situation met à mal les trésoreries, dans un contexte déjà marqué par une activité déclinante et une concurrence accrue sur les prix. Quand les carnets se tendent, les entreprises répondent à davantage d’appels d’offres et les prix deviennent plus serrés. Si, dans le même temps, les coûts augmentent et les délais de paiement s’allongent, l’équilibre devient très fragile.
La question des retards de paiement des donneurs d’ordres publics n’est toujours pas résolue. Une entreprise peut avoir travaillé, mobilisé ses équipes, acheté des matériaux, payé ses charges et ses salaires, tout en attendant le règlement de prestations réalisées. Dans une période de baisse d’activité et de hausse des coûts, cela fragilise encore plus les entreprises.
Trop peu de marchés comportent des clauses de révision de prix réellement adaptées. Le Gouvernement a publié une circulaire rappelant la nécessité d’inclure des clauses de révision. Mais localement, les enseignements du dernier choc inflationniste n’ont pas été suffisamment tirés. Lors de la précédente crise, les entreprises ont souvent dû supporter seules les surcoûts induits. Ce n’est pas soutenable.
Que demandez-vous aux décideurs publics ?
Nous demandons d’abord de la visibilité. Les entreprises des Travaux Publics savent répondre présent. Mais elles ont besoin d’un calendrier clair, d’une commande publique régulière et de marchés économiquement soutenables.
Nous demandons ensuite que l’entretien soit considéré comme une priorité à part entière. Entretenir les voiries, les ponts, les réseaux d’eau ou d’assainissement, ce n’est pas une dépense secondaire. C’est préserver le patrimoine commun, éviter des coûts futurs plus élevés, améliorer la sécurité, protéger la ressource et soutenir l’emploi local.
Enfin, nous appelons à un dialogue pragmatique entre donneurs d’ordres et entreprises. Les Travaux Publics ne demandent pas des annonces, mais des décisions opérationnelles. L’entretien du patrimoine existant peut être engagé rapidement. Il constitue aujourd’hui le relais d’activité indispensable pour passer ce creux de cycle sans casser les compétences dont le territoire aura besoin demain.
À lire dans l’édition du 2 juillet 2026 du Journal du BTP

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