Sagas familiales : 21 – La famille Mazaud, 130 ans d’audace
Deux, trois, quatre générations et parfois plus encore. Le monde du BTP regorge d’histoires familiales où le mot transmission est écrit en lettres capitales. Transmission de valeurs, de savoir-faire, de l’art de construire tout simplement, synonyme de don de soi, de sens et de fierté. À la fédération BTP Rhône, les sagas familiales de certains adhérents sont connues, d’autres moins. Nous avons donc décidé de vous les présenter.
Cécile Mazaud : « Dans nos métiers, les chantiers s’adaptent, créent des solutions. L’adaptation est intergénérationnelle »
1895-2026. Plus de cent trente ans que la famille Tixier et Mazaud, dès la deuxième génération, entreprend sur le territoire lyonnais. Un record sans doute, un exemple sûrement.
Car ce qui fait la force d’une saga familiale, au-delà d’un nom qui perdure, c’est la pierre que chacun des enfants apporte à l’entreprise. C’est aussi la transmission, l’apprentissage des gestes techniques et de gouvernance, le passage de témoin à sa descendance après tant d’années de don de soi.
Une saga familiale, c’est toujours beau, même quand c’est compliqué, parce que ce sont des histoires d’âmes et d’hommes, dans le sens « humain » du terme.
Cécile Mazaud est la première femme à diriger le groupe familial éponyme, disons « vraiment » diriger, avec le titre de présidente, car chacun le sait, les épouses d’artisans sont souvent les véritables dirigeantes des petites structures sans apparaître au frontispice de l’établissement… Bref, 110 collaborateurs aujourd’hui, pour quatre pôles d’activité complémentaires : construction neuve, éco-rénovation de bâtiments tertiaires et industriels, ingénierie en éco-conception et formation
« Bâtiment durable ».
Elle nous reçoit dans ses incroyables bureaux de Villeurbanne, sorte de havre caché de la rue, charmant et arboré de platanes, une ruche inattendue cernée d’immeubles modernes. Un symbole. Le passé et le présent. La construction récente autour de bâtiments d’hier.
Clin d’œil à l’histoire familiale, lancée à Lyon en 1895 par un maçon, Pierre Tixier, et son épouse Marie-Cécile, et installée ici, à Villeurbanne, depuis le début des années 80. Nous y reviendrons.
Des Tixier au gendre Mazaud
En 1895, nous sommes donc à Lyon. La petite entreprise de maçonnerie de Pierre Tixier est aussi le lieu d’habitation. C’était ainsi à l’époque. Suzanne, fille de Pierre et Marie-Cécile, épouse Marcel Mazaud, qui rachète l’entreprise à sa belle-mère en 1925. Un mot sur Marie-Cécile, puisque nous avons écrit que Cécile Mazaud était la première femme à diriger l’entreprise. En réalité, Pierre Tixier décède trop rapidement, et c’est elle qui assure le job jusqu’à la reprise par le premier des Mazaud. Il faut lui rendre cet hommage, comme un signal fort à Cécile.
Avant de se lancer dans la maçonnerie, Marcel travaillait le bois. Avec beaucoup de talent, il suffit d’admirer le bureau et la chaise qu’il a façonnés de ses mains, encore en service dans l’antre de son arrière-petite-fille Cécile. Admirable, ouvragé, délicatement fini. Mais c’est un entrepreneur dans l’âme. Marcel développe la maçonnerie en tout genre et le ciment armé, et ouvre l’entreprise aux premières opérations de promotion. Tout en traversant les deux guerres. Le long fleuve n’est pas si tranquille…
Avec Michel, Mazaud devient entreprise générale
En 1965, son fils Pierre doit vite reprendre les rênes après son décès trop rapide. Il a quarante ans. « Pierre, c’est un artisan. Un chef d’entreprise qui a le souci du détail technique, qui aime les matériaux, qui aime les gens, la nature et qui est fier de son métier de maçon… », commente Cécile Mazaud. Il tiendra et protégera la maison Mazaud jusqu’en 1980.
Arrive son fils Michel, ingénieur CESI, un homme du métier, qui va bousculer les traditions et développer Mazaud dans le gros œuvre, en entreprise générale, et se lancer dans les chantiers de haute technicité, comme l’extension et la réhabilitation du lycée Faÿs à Villeurbanne, avec ses lignes déstructurées et ses formes arrondies. Dès son arrivée, Michel investit le terrain de Villeurbanne acheté par son grand-père en 1955, où il avait construit et vendu immeubles et garages, tout en conservant ses propres hangars de stockage au centre. Il y installe l’administratif, le bureau d’études et les conducteurs de travaux.
1980-2019. Michel fait grandir la maison Mazaud. En 1990, l’entreprise emploie déjà 50 personnes et dispose d’un site supplémentaire à Meyzieu, destiné au pôle logistique, avec tous les engins, matériels et matériaux nécessaires aux chantiers.
« Ce qui nous caractérise, c’est l’audace »
« Je suis vraiment très fière de mes aïeux. Ils ont eu une capacité d’adaptation extraordinaire. On le constate dans les registres, les relevés de paie… À chaque crise, de la grippe espagnole en passant par Mai 68 et surtout les deux guerres mondiales, l’outil s’est adapté. Ils ont à chaque fois su recadrer l’activité sur de la rénovation, sur des petits ouvrages. Dans nos métiers, les chantiers s’adaptent, créent des solutions. L’adaptation est intergénérationnelle. »
Voilà Cécile Mazaud, quatrième du nom, et cinquième génération. Diplômée en commerce et management, complété plus tard d’un master MOGI ESTP, elle rejoint sans contrainte aucune l’entreprise en 2004, à l’âge de 24 ans, pour aider son père à structurer l’entreprise.
En 2015, elle prend la présidence du groupe et crée le service Conception-Réalisation, avec pour vision de pouvoir influencer l’acte de construire.
« Ce qui nous caractérise chez Mazaud, c’est l’audace », poursuit-elle. « Aller chercher l’innovation avant qu’elle ne vienne à nous, faire évoluer nos métiers et valoriser nos compagnons. »
Un mantra conjugué depuis des années dans le développement durable, l’économie circulaire, l’engagement à construire plus propre, plus respectueux de l’environnement, avec des matériaux innovants et biosourcés, avec du béton bas-carbone, tout en portant une attention particulière à la qualité des ouvrages et à leur usage, au service du confort et du vivre-ensemble.
« Nous avons plus de cent collaborateurs, ce sont cent familles »
Avec, aussi, beaucoup d’humilité.
Car les crises montrent que tout est fragile. Les marges des entreprises de construction souffrent, les trésoreries en pâtissent. « Nous voulons juste pouvoir faire notre travail, essayer d’impacter la société positivement, construire différemment. L’acte de construire, c’est ce qu’il y a de plus beau. Nous sommes très fiers d’y participer », souligne Cécile, qui n’occulte pas que la « charge mentale » des chefs d’entreprise est de plus en plus lourde à porter.
« Nous avons plus de cent collaborateurs, ce sont cent familles. Il faut être ultra concentrés sur ce que l’on fait. Il y a le management, il y a la stratégie, il y a les perspectives d’avenir, la transformation de nos métiers, l’environnement, l’impact de la législation sur nos métiers, l’impact des crises diverses et variées, et maintenant l’impact des guerres, alors qu’avant nous étions un peu plus épargnés… »
Voilà encore Cécile Mazaud. Elle ose dire les choses. Sans fard. Sans salamalecs. Sa signature.
Dire tout haut ce que de nombreux autres pensent tout bas. Une audace sans doute glanée dans les nombreux mandats syndicaux qu’elle honore l’un après l’autre, et jamais deux à la fois. Présidente de la commission innovation de la FFB, elle a été ici, à Lyon, présidente de la chambre MBA. L’engagement, sa bulle d’oxygène, sa hauteur de vue, sa façon d’être utile…
« Le mandat, c’est s’ouvrir à d’autres métiers, ça nous enrichit. Ça me nourrit et ça stimule mon entreprise. Et puis cela est aussi utile aux personnes que je représente. » Un cercle vertueux. Comme celui qu’elle imprime doucement dans tout acte de construire.
Parce que chez Mazaud, comme dans de nombreuses autres entreprises familiales, on considère que l’avenir, et donc la transmission, se prépare chaque jour, sans laisser aux enfants ce qu’on n’aurait pas aimé qu’on nous laisse. « J’ai des choses en tête qui vont se mettre en œuvre dans les dix prochaines années pour que l’entreprise perdure », annonce Cécile.
Une saga familiale, c’est surtout cela. Penser aux autres et construire demain.
À lire dans l’édition du 25 juin 2026 du Journal du BTP

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