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Reportage : « Animateur chantier », l’invention qui met de l’huile

La mission de Zbigniew Kolek, « animateur chantier » depuis janvier dernier sur le site en travaux de l’école Centrale d’Écully vient juste de prendre fin.
Animateur chantier ? Quel est ce nouveau métier pas encore répertorié ? A quoi ce grand gaillard d’origine polonaise proche de la soixantaine a-t-il bien pu servir ?
Lancée par « Construire Pro », l’association bien connue du Bâtiment présidée par Didier Lenoir et dirigée par David Helleux, l’expérimentation d’un « animateur chantier » en situation réelle a un objectif clair : « fluidifier à travers une présence humaine quotidienne – mais sans autorité légale, tous les échanges entre les différents acteurs présents sur le chantier ».
Reportage sur place.

Son prénom est imprononçable malgré les efforts, alors il nous demande de l’appeler Kolek. Accompagnés de David Helleux, le responsable de Construire Pro, nous le suivons le long des grands bâtiments du campus de l’école Centrale d’Écully, où même muni d’une boussole il est possible au bizut de se perdre. Nous apercevons vite l’ampleur du chantier, avec de grands immeubles de béton gris en partie recouverts d’isolants, flanqués d’échafaudages et de garde-corps. Quelques compagnons s’affairent ici et là. « Une fois le gros oeuvre parti, le chantier se retrouve avec des corps d’état secondaires, qui oeuvrent parfois dans une certaine désorganisation », explique David Helleux. « L’OPC vient faire sa réunion de chantier une fois par semaine, le responsable de la sécurité passe une fois par mois, et les conducteurs de travaux qui ont cinq-six chantiers à gérer ne peuvent être là quotidiennement… Ce manque de présence crée un contexte pas toujours favorable à la bonne conduite des travaux.

A Construire Pro, nous avons donc décidé de tester un « animateur chantier », une personne à demeure qui crée du liant par le dialogue entre les différents métiers, entre les compagnons, qui crée de la cohésion à travers les équipes. Mais on ne rajoute pas un acteur supplémentaire qui donne des ordres. Chaque acteur a sa responsabilité, l’animateur n’est pas là pour se substituer aux acteurs présents ». Casqué bien sûr, muni d’une chasuble sans manche orange fluo, Kolek est à l’aise comme un chef d’équipe qui ferait visiter son domaine au maitre d’ouvrage. Arrivé en janvier dernier sur ce vaste chantier, il en connaît tous les recoins, et tous les visages. « J’ai commencé sur ce bâtiment neuf » désigne Kolek, « avec les électriciens, les plombiers, j’ai dû faire un peu le maître d’école, il faut laisser le chantier le soir comme on l’a trouvé le matin. Un coup de balai, les câbles dans un sac, etc. La qualité, c’est la propreté et la sécurité. Au début c’est vrai, sourit-il, ils n’étaient pas habitués ». Pas habitués à ce qu’un inconnu vienne leur redresser quelques torts ?

« À la fin, on se dit qu’il a raison »

« Au début, cela a été un peu compliqué, il faisait un peu le policier, ce qui n’était pas dans ses attributions », concède Luis, chef maçon. « Nous avons trouvé nos marques, il fait des rappels, il demande de nettoyer un peu le chantier, donne un coup de main.

Il signale ce qui ne va pas, sans formalités, ce qui permet de rectifier des choses sans rentrer dans des procédures. Et finalement, il s’est très bien intégré. Aujourd’hui chacun tient compte de ce qu’il dit car de toute façon ça va revenir, en réunion ou ailleurs. On discute, il voit ce qu’on ne voit pas. Et à la fin, on se dit qu’il a raison. Cela apporte un plus. Il règle en amont beaucoup de problèmes qui pourraient arriver derrière ».

Kolek possède une solide formation de terrain. Après un BTS ou équivalent obtenu en Pologne, il s’engage dans l’armée, suit une école de sous-officiers, puis se lance dans le Bâtiment, monte une entreprise, se débrouille… En France il recommence à zéro ou presque barrière de la langue oblige, et remonte tous les échelons sur les chantiers. Mais sa route est longue et le terrain éprouvant. Pudiquement, David Helleux confie juste qu’ils « se sont trouvés », ajoutant aussitôt que le job d’animateur de chantier peut convenir à des compagnons expérimentés, qui ont souvent tutoyé de nombreux métiers, mais fatigués physiquement ou moralement. « Il y a un volet social dans notre démarche », expliquet- il, « nous souhaitons remettre en selle des gens usés qui ont gardé l’amour du Bâtiment ». « Multiplier ce genre de missions » La base de vie trop sale, des ampoules grillées, des robinets qui fuient, un ouvrier d’un soustraitant sans carte d’identification et pas payé… Ou encore des dizaines de cartouches de mastic silicone qui traînent. Kolek est partout, il a l’oeil sur tout. « L’autre jour ils ont amené un échafaudage sous-dimensionné pour six mètres de haut. J’ai dit stop, j’ai arrêté le chantier, pris des photos… Ce n’était pas possible, trop dangereux. Sur un autre échafaudage, j’ai demandé des protections aussi, des gardecorps, et puis des filets, il y a des élèves qui passent dessous… » Quand il n’est pas entendu, l’animateur interpelle directement le maître d’ouvrage. « Comme je n’ai pas d’autorité légale, pas le pouvoir de donner des ordres, il faut quelqu’un derrière moi qui intervient aussitôt en cas de problème ». Son job, personne d’autre qu’Hassan, chef façades, ne le résume aussi bien : « Des fois, il sert bien, des fois il casse les … » Bref, il est indispensable. « Nous souhaitons multiplier ce genre de missions » conclut David Helleux. « Dans le cadre de ce test, c’est le maître d’ouvrage qui finance sa présence. Mais l’idée est que ce soient les entreprises qui participent au financement de l’animateur car il va servir l’intérêt général. Construire pro pourra aider au financement, nous voulons en effet qu’il puisse à terme contrôler les cartes d’identification professionnelles. L’animateur a un coût, mais en contrepartie sa présence assure un chantier propre, clos, un accueil des intérimaires et des sous-traitants, une fluidification des échanges, de la surveillance… et au final des comptes prorata qui n’explosent pas ».

Construire Pro c’est quoi ?

L’association Construire Pro est une émanation de la fédération BTP Rhône : « nous travaillons sur des sujets transverses liés au contexte du Bâtiment, et sur les améliorations des pratiques » explique David Helleux. Construire Pro est aujourd’hui divisé en trois sections : Construire Propre depuis 2015, dont l’objet est d’améliorer l’image du bâtiment à travers la propreté des chantiers. Carte Pro depuis 2017, dont la mission porte sur le travail illégal à travers la vérification des cartes d’identification professionnelles. Et puis LogistiQ qui est un outil informatique d’aide à la gestion des livraisons de chantiers, utilisé à la Part-Dieu ou à l’Hôtel Dieu par exemple avec Eiffage.

A lire dans l’édition du Journal du BTP du 15 novembre 2022.

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